jeudi 2 août 2012

Avoir ou être ?

Quand je constate que le précédent message a été rédigé il y a un an et demi, je me demande   pourquoi je maintiens la publication de ce blog.

A-t-il encore quelque sens ?
A-t-il joué son rôle ?
A-t-il comblé un manque ?
A-t-il occupé le temps, au temps où j'avais le temps ?

Faut-il pour répondre faire appel à Freud et sa lignée ou à Aristote, Kant et Bergson ?
Avoir le temps comme on a un objet, un outil, un cadeau ?
Avoir le temps ou être retraité ?

A vous de choisir ...

Quand j'aurai un brin de réponse satisfaisante, peut-être poursuivrai-je ce blog.

A bientôt donc.



vendredi 4 février 2011

Escapade à Paris

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L'exposition de Claude Monet battait son plein au Grand Palais (1) en ces premiers jours de l'année. Elle nous aurait ravis évidemment mais Paris a cet avantage sur bien des villes de culture de France : une exposition en cache toujours une ou plusieurs autres !  
Derrière Monet se cachait bien d'autres artistes. Il nous suffit d'aller du côté du Marais.

Affichage expo. ARMAN (façade Beaubourg)
Comme à l'accoutumée, au Centre Pompidou de  Beaubourg régnait une effervescence sereine. MONDRIAN était à l'honneur, les informations l'avait largement rapporté ; les visiteurs se pressaient, avides de couleurs franches et vives dans la grisaille du mois de janvier. 
A un autre étage, plus discret mais plein d'idées et de ressources, ARMAN s'exposait dans la continuité et la diversité de ses œuvres. Voilà un artiste qui semble familier, pour avoir vu quelques uns de ces célèbres amas d'objets. Mais où ? Lesquels ?  Ma mémoire se fait plus floue hormis la sculpture, grande et belle accumulation de fourchettes ["Les Gourmandes" - 1992 - photo ci-dessous] qui marque le rond-point  entre la gare et le restaurant Troisgros, à Roanne. Je l'ai vue pendant des années -sans toujours la regarder-, chaque matin avant de franchir le portail du lycée.
"Les gourmandes" - sculpture à ROANNE
Deux belles heures de visite pour entrer en concordance avec cet artiste, à travers ses influences notamment du côté de Pollock à ses débuts de peintre. La série d'œuvres-poubelles, construites plus tard à partir de détritus et de reliefs divers, manifeste un champ entier de sa recherche formelle, théorique. Sorte de psychanalyse des contemporains, autorisant des "portraits-robots" à travers leurs déchets autopsiés.  Ce n'est pas ce qui touche le plus mais la radicalité de l'expérience éclaire l'histoire de l'art du XXe siècle. Elle soulève plus la question du sens que celle du sentiment.
Les agglomérats de pièces industrielles, de carcasses ou de portières automobiles sont un autre témoignage du temps récemment passé. Mais l'émotion la plus forte émane des œuvres nées de la relation du cubisme et des objets où les coupes, les colères, les gestes spontanés -ou savamment recherchés- produisent des métamorphoses, des harmonies inattendues. Et les instruments de musique souvent utilisés ne sont pas étrangers à ces harmonies qui tintent aux oreilles du visiteur... Cette vidéo de présentation en donne une idée, certes trop furtive, mais réellement apéritive.
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Bien sûr, la présentation des œuvres de Piet MONDRIAN, replacées dans le contexte  "De Stijl" (2) ne laisse pas indifférent. Au contraire. Presque trop familiers de certaines compositions dont la publicité s'est parfois inspirée, il nous arrive de passer à côté sans nous laisser surprendre. Là l'exposition nous replace dans la confrontation ; le contact avec les couleurs franches, vives, avec les lignes pures et brutales nous provoque inévitablement. C'est alors que les à-plats prennent toute leur force, les symétries attendues ou les dissymétries-surprise éclairent les choses et le monde dans leur dimension essentialiste. Faut-il énoncer pour autant que l'essence précède l'existence ? D'une certaine manière ce ne serait pas faux mais sans pour autant renvoyer à la vision éternelle, ontologique du monde platonicien ou religieux de notre civilisation judéo-chrétienne. Richesse de l'art pour dire le nouveau sans repasser les plats de l'histoire.

Affichage expo. MONDRIAN (façade Beaubourg)
Un détour ensuite par l'exposition sur Nancy SPERO, artiste figurative et expressive américaine, morte en 2009 et qui a marqué l'histoire du féminisme par son engagement social et artistique. Quelques œuvres sont parlantes, par la vigueur, la violence, la liberté qu'y met l'artiste. Les vidéos présentées parallèlement apportent un éclairage utile, pour qui n'est pas spécialiste.

Juste avant de quitter la belle et riche "raffinerie de l'art"" (3), un petit coup d'oeil dans la galerie des  œuvres d'art moderne et contemporain. Plaisir du contact avec les Kandinski, Delaunay, De Staël, Matisse et bien d'autres, vus tant de fois mais qui renouvellent l'émotion à chaque visite. Sans oublier de retraverser quelques salles des "Femmes artistes" que nous avions vues l'an dernier et qui nous avaient laissé un agréable souvenir.

Et puis la belle exposition des Basquiat au musée d'art moderne de la ville de Paris. Mais ce sera pour un autre jour ...
A suivre donc.

(1) Elle vient de se clore, après avoir accueilli 930 000 spectateurs. Lors de notre passage, trop de froid, trop de vent du nord et trop d'attente : nous ne voulions pas finir la soirée plus figés et plus violacés que les belles nymphéas du jardin de Giverny !
(2) Mouvement artistique hollandais né en 1917, inspiré des coutants spiritualiste et théosophique, porteur d'un nouveau langage remplaçant sujets et perspectives par des jeux de lignes et de couleurs primaires, pour créer une nouvelle mise en forme dite "néoplasticisme". 
(3) Selon le nom donné par les détracteurs du Centre Beaubourg, quand dans les années 1970, les projets présentés partagèrent la France en deux parties, aussi irréductibles que le furent les supporters des anciens et des modernes lors de la célèbre querelle du XIXe s.

mercredi 19 janvier 2011

Rêves de bonheur sans nuage ...

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Le cinéma les Halles organise chaque mois une journée particulière, autour de deux films : l'un projeté le matin, l'autre l'après-midi, avec présentation succincte et, à l'issue, petit débat sans prétention. Un déjeuner est même proposé aux volontaires dans un restaurant charliendin. Moment de détente et d'échange que des cinéphiles apprécient particulièrement. Et puis au-delà des films, nul ne se prive de parler de littérature, d'expositions, que sais-je encore ? Bref des petits bonheurs mensuels comme les petits bonbons dont j'avais parlé l'an dernier ("Je reprendrais bien une petite pastille.")

"Au Bonheur des Halles" ! C'est le nom désormais bien installé, qui est donné à ces journées-projection !
La dernière avait bien mérité cette appellation, tant les participants surent montrer et dire leur satisfaction.

Le programme était alléchant. Le matin, ce fut "Le grand amour", petit chef-d'œuvre de Pierre ETAIX sorti en 1969 et assez vite disparu des salles pour de sombres raisons de droits d'auteurs cédés, plus ou moins frauduleusement (1). L'humour, la causticité d'Etaix font merveille pour décrire ou dénoncer les beaux-parents petits-bourgeois dont notre héros Etaix -sorte de clown éthéré- ne voudrait pas tant son épouse est sous leur emprise, mais dont il se satisfait parfaitement. Monde de fantaisie, de gags, de séquences poétiques qui s'enchaînent, telle l'escapade rêvée des lits au milieu des champs permettant de revisiter des situations que nos routes modernes connaissent tous les jours, mais transposé dans le passé délicieux des années 50. Monde désuet aussitôt contesté à la sortie du film par son décalage avec la réalité de l'après 68, mais qui ne manque pas de charme aujourd'hui pour ceux qui l'ont connu, parce que décalé précisément.

Gagman de Jacques Tati pendant un temps, ETAIX -photo ci-contre- s'en est affranchi pour créer une œuvre personnelle qui vaut bien celle de son illustre prédécesseur. Certains disent même qu'elle la dépasse. Mais peut-on rappeler que notre Pierrot lunaire est roannais d'origine ? peut-être ici ne serions-nous pas pleinement objectifs.

Notre second plaisir fut de suivre les pas de Pina BAUSCH, par le truchement du film de Anne Linsel et Rainer Hoffman, "Les rêves dansants, ...". Film document merveilleux où transparaissent, chez des adolescents non formés à la danse, finesse et force, grâce naturelle sous le masque du travail acharné, spontanéité de soi et maîtrise du geste, insouciance apparente et profondeur des sentiments. Avec en plus, une impression de communion partagée entre les spectateurs, lorsque s'alluma la salle pour amorcer le débat. Les sourires étaient épanouis comme les jeunes que l'on venait de rencontrer ; la parole en fut d'autant plus libre et déliée.

La presse avait salué ce film. "Poignant et magnifique" avaient dit Les Inrockuptibles ; "un film salutaire qu'il faut voir mais encore largement montrer" notait pour sa part Positif.

Mais c'est parmi les spectateurs d'Allo-Ciné que l'on trouvait de fines analyses et de vibrantes réactions.
"Une merveille ! dit l'un. Je n'ai pas de mots pour décrire mon émotion, la joie que j'ai eue de voir ces adolescents danser, mais aussi aimer, pleurer, rire, se toucher...Pina Bausch était une vraie grande Dame [...]".
"Drôle, émouvant, touchant, tendre, créatif, génial", dit une autre [...]".



Un article récent paru dans "Le Monde de l'éducation" (2) me permet de faire l'économie d'une autre analyse, tant je la partage. Sous la plume de la psychanalyste, Claude Halmos, ces lignes intitulées "Faisons un rêve" illustrent son propos sur l'échec scolaire :

"L'aventure que raconte ce film est né d'un désir : celui de la chorégraphe allemande Pina Bausch de monter, avec des adolescents, l'un de ses ballets. Des adolescents qui ne se sont jusque-là jamais intéressés à la danse et déclarent même ignorer qui est Pina Bausch. Débuts a priori assez peu prometteurs.
S'ensuit pourtant une bouleversante expérience de transmission. Du ballet (de sa chorégraphie et de ses personnages, d'une complexité et d'une difficulté inouïes) que leur font travailler deux danseuses de la troupe. Mais surtout au-delà du ballet, de valeurs essentielles : celles du travail, du respect d'une œuvre et de son auteur, du respect de la culture de l'autre. Avec, au bout de la transmission, la naissance chez ces jeunes d'une capacité à s'astreindre à un travail difficile et ingrat pour parvenir à danser. Et, parallèlement, celle d'un nouveau rapport à eux-mêmes : on les voit parler, pour la première fois, de leurs vies.
L'expérience est sans concessions : tous, ils le savent, ne seront pas choisis. Mais sans jamais aucune humiliation. Portée par un extraordinaire amour des deux enseignantes pour ce que sont ces adolescents, pour leur jeunesse, pour la transmission.
On sort bouleversé mais heureux. Avec un rêve : que tous ceux qui président aux destinées de l'éducation nationale s'en inspirent."

Avec l'équipe du cinéma les Halles, nous avions connu ces mêmes sentiments après avoir vu ce film en avant-première. Aussitôt nous avions lancé, auprès d'enseignants et d'établissements scolaires, l'invitation à ne pas manquer la projection. Nous avions alerté également des écoles de danse. Quelques jeunes filles, alléchées par l'affiche eurent la chance de voir le film avant leurs amies danseuses. A leur retour, en un bref raccourci, leurs propos nous furent rapportés : "Cela ne vaut rien, ce n’est pas de la danse ! C'est pas un film mais un court-métrage et ... en plus c’est en allemand. C’est une vraie bouse !"

Désespérant ! "Il n'est point de bonheur sans nuage", dit le proverbe. Certes, en matière d'art il n'y a pas d'absolu, mais je redoute le relativisme généralisé. A travers ce film, ce n'est pas la danse qui est jugée ; pas de jugement esthétique, mais une démarche d'éducation. Il y est question de réalisation de soi, de processus pédagogique pour offrir aux jeunes une meilleure connaissance de leur corps, de leur cœur ; pour leur proposer du sens. Bref, comme dirait Kant, il s'agit de "perfectibilité de l'homme".

Les petits bonheurs des uns sont les malheurs des autres. Le grand amour de Pierre Etaix n'en était finalement qu'un petit ! Seul, dans les rêves (dansants ou non), le bonheur peut-être sans nuage.

Ainsi va le monde ...

(1) Les tribunaux ont tranché les différends ; ils ont rendu à Pierre Etaix et Jean-Claude Carrière scénariste les droits dont ils avaient été spoliés. L'ensemble de l'œuvre de Pierre ETAIX vient de ressortir en salles, après restauration des films, et en coffret DVD.
(2) Le Monde de l'Education du 12 janvier 2011.