jeudi 25 février 2010

Préjugés et salade russe.

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On connaît bien Nikita Mikhalkov dont "le Soleil trompeur" fut récompensé en son temps (1994) par quelques grands festivals. Ce cinéaste, brillant mais peu prolixe, est revenu dans l'actualité, depuis deux semaines, avec un scénario lui-même "trompeur", car il a transposé dans une Russie actuelle, marquée par le traumatisme du conflit tchétchène, un célèbre film de Sidney LUMET.

12. Vous avez-dit douze ?

Comme les douze travaux d'Hercule, comme "les douze salopards" ... Non ! Quoique ...

Douze comme "les 12 hommes en colère", le film que Sidney LUMET réalisa en 1957, d'après la pièce de théâtre de Reginald ROSE écrite en 1953

Qu'ont-ils donc tous à s'affronter à cette adaptation ?

Hasard de la programmation, il y a moins de deux mois Michel LEBB -acteur et humoriste- mit en scène la pièce de R. ROSE pour la présenter à la télévision un soir de grande audience.

Hasard du temps libre, j'ai eu le plaisir de la voir et d'apprécier la lente mais inexorable évolution des esprits. Quelques jours plus tard, une autre chaîne de TV repassait le huis-clos originel de S. LUMET.
Simple coïncidence ? Peut-être. En tout cas, vertu de la répétition : cette histoire somme toute trop banale illustre, pour leurs auteurs, la fragilité voire faillite de la justice ; la faiblesse de l'instruction fondée sur une enquête trop vite bouclée jette le trouble sur la notion d'intime conviction lorsqu'elle n'est qu'une inclination psychologique à se ranger à l'avis général. Mais sous un autre angle, elle réactualise une démarche philosophique fondamentale, qu'il n'est pas vain de rappeler de temps à autre.

Souvenez-vous : il s'agit du récit, mot à mot, des délibérations d'un tribunal d'assises. Ils sont douze jurés, rassemblés pour s'entendre unanimement sur le verdict qui condamnera ou innocentera le prévenu. L'adaptation de MIKHALKOV déplace les faits, les identités et la géographie. Le latino, dans le film de S. LUMET s'efface devant un jeune tchétchène accusé du meurtre de son beau-père, par ailleurs officier russe.
D'abord tout est simple : à l'entame du délibéré, onze jurés sont convaincus de la culpabilité de l'accusé. Sans doute, sauront-ils vite convaincre le récalcitrant. Douze comme les faces d'un dodécagone, qui s'opposent autant qu'elles se complètent, déployant une réelle typologie de la société américaine ici, russe là. Archétypes de toutes sociétés où chacun accomplit son "job" personnel, mais qui renvoie inévitablement à des rôles où s'affrontent les salauds et les bien-pensants, les brutes et les tendres, les passionnés ou les timides. Toute la diversité sociale et psychologique est là et le huis-clos va permettre de dévoiler les ressorts, -conscients voire inconscients- des personnalités.
Pourquoi nier l'évidence ? L'accusé-est-bien-le-coupable, le-procès-l'a-démontré ! sa-responsabilité-est-donc -totale .. et basta !
Au lieu de se laisser convaincre, le douzième homme [au football, c'est souvent celui qui fait banquette et compte pour du beurre !] rentre sur le terrain de la discussion et commence à jouer sa partition. D'abord inaudible, puis peu à peu plus soutenue.
"Évidence ? dit-il en substance, pas si vite ! moi je ressens un doute. Un simple petit doute ; non pas un désaccord, encore moins une conviction, juste un petit doute qui s'insinue entre la reconstitution des faits par le tribunal et ma musique intérieure. J'ai le sentiment d'avoir entendu une reconstruction cohérente, plausible, vraisemblable, mais pas pleinement irréfutable. Une autre hypothèse ne pourrait-elle rendre compte des faits, avec autant de perspicacité ?"
Mais alors, l'évidence du verdict ne deviendrait-elle pas une évidente erreur judiciaire, irréparable, impardonnable ?
Peu importe comment Mikhalkov transpose la suite des délibérations. Le doute instillé par acquit de conscience produit progressivement son effet. Ce n'est plus un mais bientôt deux jurés qui ont l'intuition de l'erreur judiciaire : et alors le brin de doute s'étend, le soupçon s'élargit ; la certitude s'effrite et la vérité s'estompe. Et sans la certitude de la vérité, la condamnation ne peut être radicale, ne peut plus l'être. Dans l'interstice du soupçon, une nouvelle petite vérité émerge : puisque le quasi condamné ne peut plus être coupable, ne doit -il pas être présumé innocent ?
Malgré les dénégations, les hauts cris des uns, ce n'est plus deux mais cinq, six, sept jurés qui basculent dans cette nouvelle évidence ; non par délibération de plein exercice mais .... en creux puisque seul l'absolu de la vérité et de la preuve peut autoriser à assumer "en son âme et conscience" la radicalité de la condamnation. Sept ? La majorité du début s'est évanouie, une nouvelle a germé, comme une graine minuscule qui a produit une herbe, un arbuste. Réalité fragile mais incontestable. L'intuition rampante s'est transformée en thèse, en logique rationnelle. Les certitudes, les déclarations passionnées qui se prétendaient imparables sont fissurées ; elles apparaissent pour ce qu'elles sont, des croyances sans fondement, des préjugés, des jugements a priori ! Il n'y a plus d'issue dans la condamnation confortable et sécurisante ; la seule attitude raisonnable reste de se ranger dans l'inconfort de l'incertain mais avec la certitude psychologique d'avoir évité l'erreur absolue.
Qu'il ne soit pas le coupable avéré, ne fait pas de cet homme un innocent blanchi. Mais les consciences des jurés ne seront pas entachées d'un remord définitif.
En quelques minutes l'affaire devait être réglée, laissant chacun vaquer à des occupations futiles certes mais apaisantes, loin de la violence du tribunal. C'est après des heures d'une lente maturation que le verdict est rendu. Les douze désormais unanimes formulent la sentence : "non coupable" !
Le temps donné au temps, l'illumination des esprits et leur contagion, la colère originelle et la volonté de punir transmuée en droit au doute, la réflexion fondant en raison une nouvelle certitude loin de l'opinion préfabriquée, tout cela a produit cette unanimité finale, inattendue. Un lent raz de marée s'est produit : il explique la fascination de la pièce ou de ses adaptations : il symbolise à lui seul la démarche humaine.
Toute la tradition philosophique s'inscrit dans ce mouvement. L'ironie socratique et son efficience sont circonscrites dans cette démarche. L'esprit accouche peu à peu d'une vérité dont il était ignorant ou éloigné d'abord. Il suffit qu'un grain de sable s'intercale dans l'interstice du préjugé pour qu'il explose en vol. Ce ne fait pas pour autant de l'incertitude une vérité ; néanmoins la vérité ne peut se construire sur l'incertain.
Voilà qui m'a soudain ramené à mes années d'enseignement où il m'est arrivé d'illustrer, d'enrichir une notion par le recours au théâtre, au roman ou au cinéma. Michel Lebb a fait l'inverse : enseignant de philosophie il est bien vite passé au rire, au divertissement, au théâtre ; il a délaissé le registre soi-disant grave, non pour le dérisoire mais pour l'essentiel, pour l'humain ; assumant à travers sa pratique fantaisiste une grande part de l'histoire de la philosophie, d'Aristote à Bergson, en passant par ... Coluche ou Rabelais ; "pour ce que le rire est le propre de l'homme" (in "Gargantua" - 1534).

Hasard complet ? C'est à la même date qu'une jeune élève de Terminale, rebutée par une méchante dissertation de philosophie à rédiger pendant les vacances de Noël, me sollicitait pour l'aider à réfléchir... Son sujet ? "Peut-on se déprendre de ses préjugés ?" ou quelque chose d'approchant. Je lui transmis une série de questions pour amorcer sa réflexion et quelques pistes éclairant la problématique. A quelques jours près, j'aurais pu lui suggérer de lire Reginald Rose ou de voir sur scène Michel Lebb, en Socrate contemporain. Trop tard ...

Qu'elle ne se prive pas d'aller voir "Douze" : elle verra comment chez Mikhalkov l'ironie socratique, si elle n'est pas fille absolue de la vérité peut être au moins source de compassion. "La plus criante des vérités, dit-il paraphrasant un penseur oublié, si elle est énoncée sans amour est le pire des mensonges" (Le Monde 10.02.10)

Douze salopards ? Non, presque les douze apôtres, que vous les ayez mijotés à la sauce Lebb ou mélangés à la salade russe. Ad libitum.

Zarafouchtra
Illustrations :
1. Affiche du film "12" de N. Mikhalkov
2. "L'école d'Athènes" tableau de Raphaël -Musée du Vatican- photo Zaraf.
3. "Douze hommes en colère" - mise en scène Michel Lebb.
4. "Douze hommes en colère", affiche du film de S. Lumet.

lundi 8 février 2010

Je reprendrais bien une pastille !

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Certes je ne suis pas très gravement atteint, mais je me soigne avec toute la régularité que me recommande mon médecin préféré.

La prescription est modeste, accessible, efficace, agréable.

Une petite pastille chaque semaine, parfois deux, voire trois si l'urgence se fait trop pressante. Une sorte de ces petits bonbons apaisants, réconfortants, non pas tirés d'un tiroir de pharmacie, mais du bocal de friandises que les Cinémas offrent chaque semaine aux amateurs d'images sous dépendance.

Bien installé dans mon fauteuil, une bonne qualité de son à disposition, avec si possible quelques autres compagnons de fortune soumis à la même addiction : là j'ai plaisir à les consommer en salles obscures. Ils fondent lentement dans la bouche, produisant dans les circonvolutions cérébrales pendant près de deux heures, des effets euphorisants colorés de gaieté folle, d'angoisse trouble ou de joie sereine selon le contexte de la prise ; puis s'installe alors une douce félicité qui s'estompe progressivement jusqu'aux prochains rêves qui s'en nourrissent...

Bref, je prends désormais un petit cinéma comme d'autres prennent un carré de chocolat, une cigarette ou une pastille à la menthe, donnant le plaisir immédiat qui aide à vivre un peu mieux, un peu moins mal pendant quelques jours, avec la tête pleine de couleurs, de musiques et de sentiments partagés.

Pourquoi ne pas citer quelques unes des médications qui m'ont laissé récemment le souvenir épanoui ?

Emotions fortes en dégustant Le concert de Radu Mihaileanu ; dragée pimentée au poivre dans les scènes à l'humour décalé de la troupe de musiciens plus Pieds nickelés que vrais artistes du Bolchoï ! Dragée sucrée ensuite, quand s'opère la convergence entre le concerto de violon de Tchaikovski, l'identité retrouvée de la brillante soliste et la résurrection des musiciens juifs, écrasés jadis par la dictature politique soviétique. Peut-être un peu trop doucereuse au point d'orgue final, mais faut-il se plaindre de trop de sucre ?

Pastille Valda, piquante et tenace, grave par l'Histoire et Mussolini que raconte Marco Bellochio dans Vincere ; folle dans le sort réservé à cette première épouse abandonnée, internée, niée dans son identité. Folle encore dans le mimétisme paranoïaque de Benito junior, délaissé, sans racines. Un vrai film de cinéaste, passé trop inaperçu dans le flot déferlant des sorties hebdomadaires qui méritera de revivre plus tard dans les circuits de cinéphiles.

Sucette à l'anis bien sûr pour la vie héroïque de Lucien Ginzburg, devenu au gré de ses rêves ou ses détresses, de ses réussites ou échecs, Serge Gainsbourg le poète, l'artiste, le musicien ou Gainsbarre l'amoureux transi et impudent, le provocateur insoumis et rebelle. Pas étroitement autobiographique, le film de Joann Sfar tente de dévoiler les traumatismes, les failles, les espoirs impossibles, les liaisons et les ruptures de cet artiste de génie à la personnalité écartelée. Conflit bipolaire ? en tout cas décalage entre soi et soi, entre un petit garçon malicieux, timoré mais ambitieux et un double, artiste laid et bo-beau à la fois, provocateur impénitent, "tête de chou" avide d'amours passionnées. Dichotomie sensible jusqu'au cœur de la musique, jusqu'à la polysémie des mots, sans doute gage d'immortalité. "Sucre d'orge parfumé à l'anis"... [on] est au paradis" (1).

J'aurais pu rappeler longuement le goût de papillote savourée à la projection de Whatever works, le dernier Woody Allen. La papillote, c'est d'abord le plaisir du papier doré que vous dépliez avec précaution, puis le désir imaginé, enfin la dégustation jubilatoire à chaque réplique inattendue et dévastatrice.

J'aurais pu encore parler du chewing gum à la réglisse, noir comme le charbon des mines de Pennsylvanie, arraché à la vie tragique des hommes et des enfants du 19e siècle, dans le "The Molly Macguires" de Martin Ritt. Plaisir amer, qui colle aux dents comme la poussière, dans ce Germinal américain où la solidarité des humains vient s'écraser contre le mur de la traîtrise et de la délation. Film oublié naguère, resurgi récemment pour nous conter la misère prolétaire dans une sorte de western social où "l'estime de soi, le respect de l'autre et l'insoumission à l'oppression" (2) sont les ressorts de ces combattants laissés dans l'ombre. Réglisse âpre au palais, gomme roborative pour l'estomac.

J'aurais pu évoquer bien d'autres petits caramels, Mais c'est le plus récent berlingot avalé qui me laisse la meilleure sensation de velours. Peut-être la plus durable. Je l'avais déjà sucé au Festival de Cannes et perçu le délice, sans pour autant l'avoir goûté jusqu'au bout de la dernière réplique fantaisiste, pour raison de fatigue. Berlingot multicolore, acidulé à souhait, moelleux au cœur, mielleux à chaque clignement des yeux de Sabine Azéma, suave à la plus brève réplique d'André Dussolier, comme dans tant de films d'Alain Resnais. Les herbes folles poussent où bon leur semble, abandonnant leur saveur à chaque coin de rue, chaque temps de vie. Herbes aromatiques provoquant dans les esprits des rêves interdits. Et d'ailleurs cet homme à la psyché fragile rencontre-t-il vraiment cette femme hors d'atteinte ? Le porte-feuille retrouvé n'est-il pas que prétexte à divagation ? Le berlingot diffuse en ma bouche des plaisirs différents au gré des couches colorées qui se succèdent en fondant...


"Bonbons, caramels, esquimaux,..." disait-on naguère à l'entracte des séances du dimanche.

Quoi déjà fini ? "Docteur, s'il vous plaît, ma prescription... je reprendrais bien une nouvelle pastille ! Et peut-être qu'un jour, je vous conterai d'autres douceurs sur ordonnance.

Zarafouchtra

(1) Extraits de la chanson "Les sucettes" (Serge Gainsbourg)
(2) L'Express.com

samedi 30 janvier 2010

Un p'tit bout de vie en rose

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Dans l'environnement morose que la crise nous propose, l'on nous sert chaque jour plus d'épines que de roses. De temps en temps, comme un éclair qui traverse la grisaille, un petit bout de vie en rose peut vous alléger le coeur et l'existence.

C'était vendredi dernier, dans un Scarabée doré (1), plein à craquer, où s'empressaient deux ou trois milliers de fans de musique et de poésie, pour écouter un poète d'aujourd'hui, partager ses fragiles mélodies et goûter ses rythmiques chaloupées.

Un poète de poésie, vous avez dit ? Oui mais pas un poète accrédité, pléiadisé ; plutôt un Villon, un Rutebeuf du temps présent, sa guitare derrière dans l'dos depuis plus de trente ans et presque encore adolescent. Pas de versification toujours autorisée, juste une prosodie gracieuse, une petite mélodie gracile, comme un bonbon sucrée et acidulé à la fois, qui ne perdrait rien de son charme ni de sa saveur.

Bidon et consternation ? Non. Ça fait bientôt cinquante ans qu'il a dix ans notre modeste poète. Mutin ... Alain ? Bidon... Souchon ? Admiration, sans prétention ... !

A quoi a-t-on succombé ? Pendant près de deux heures, il nous a susurré ses petites chansons et nous avons croqué dedans avec plaisir. Pastilles distillées avec parcimonie, pensées vertes ou rouges parfois, pastels souvent, éparpillées au rythme de ces musiciens racés. Vingt-six petits plaisirs, comme autant de lettres de son alphabet de sentiments. D'abord un petit a puis un petit b ; un petit tas tombé, petit tas de secrets qui s'enchaînent, comme on enfile des perles ; des mots d'eau qui ruissellent et des mots de forêt.

Mais si l'oreille retient aisément les sonorités variées, les rythmiques caraïbes ou latino, rock'n'll ou berceuses, que deviennent les paroles ?
Souvent oubliées, négligées ...

Un petit collage ne pourrait-il pas les faire renaître ? Alors j'ai tenté ce kaléidoscope en mettant dans mon chapeau pointu, -turlututu- ses mots délicats, ses couleurs demi-teintes, ses maux doux, ses épices mêlées d'un brin de tendresse, et puis j'ai longuement secoué jusqu'à ce que naisse cette salade fraîcheur agrémentée de ses piments.

Ce puzzle inédit, inouï, puisé dans une douzaine de chansons, je l'offre à qui veut le prendre, comme on jette des roses en hommage à l'artiste.

Au chanteur-rêveur, qui nous a généreusement fait rêver et même chanter, salut !

La vie un voyage pas long à faire
Montons au-dessus des villes…

Pour voir si les couleurs d'origine

Peuvent revenir.

Ça se voit dans mes yeux
Je prends la vie par le cœur

Et voilà mon bonheur

La vie ne vaut rien, rien, rien,
la vie ne vaut rien
Mais moi… je dis rien, rien, rien, 
rien ne vaut la vie
Marcher dans le désert
Marcher dans les pierres

Marcher des journées entières
Dans le parc, au point du jour


On dirait que le ciel est nerveux


Voyez le bonheur comme il passe

Allons voir ce qui le remplace
La vie sans l'amour et ses délices
C'est comme un avion sans hélice Inutile
L'amour, ça marche avec le cœur, avec le cœur
La vie, ça chante avec le cœur, avec le cœur

Le monde tourne avec le cœur
Avec le cœur, le gris se colore et danse

Oh la la la vie en rose
Le rose qu'on nous propose

Aïe, on nous fait croire
Que le bonheur c'est d'avoir


Écoutez ma chanson comme elle est jolie

On va se la couler douce
Écoutez, le secret de la mélodie

mais pouce !...
(2)

"la Souche" ...


Zarafouchtra


(1) Concert public de Alain SOUCHON - vendredi 22 janvier 2010 - salle du Scarabée - Roanne-Riorges
(2) tous les mots, toutes les expressions, notés en italiques -jaune ou rouille-, sont des extraits des chansons d'Alain SOUCHON, qu'il en soit l'auteur ou seulement l'interprète.

dimanche 24 janvier 2010

Au coeur de l'humanité

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Dans un musée traditionnel, on fait l'expérience d'une œuvre dans le face à face proposé. Une peinture s'offre à nous dans un cadre figé ; parfois une sculpture nous autorise à la contourner et l'apprécier en plusieurs dimensions. Rarement il nous est permis de pénétrer au cœur de l'œuvre au point d'en être partie prenante.

Il m'est arrivé de connaître cela une première fois il y a plus de vingt ans en parcourant dans la cour du Palais-Royal, les colonnes noir et blanc de Daniel Buren. En déambulant d'une ligne à l'autre, l'espace changeait. Au gré de mes émotions, de mes impulsions, je créais une nouvelle œuvre, je me faisais co-artiste. Buren avait intégré au sein de son concept les spectateurs dont chaque mouvement le réalisait, lui donnait forme.

J'ai connu récemment une expérience semblable au Grand Palais, en découvrant l'exposition de Christian Boltanki intitulée "Monumenta 2010 - Personnes". La dramatisation humaine en plus.

Sous ce merveilleux palais de fer et de verre, où la lumière s'incruste jusqu'au moindre recoin, rien ne peut être secret. Là, dans la transparence absolue d'un regard panoptique, s'étalent des dizaines d'espaces jonchés de vêtements. Humains couchés, écrasés, surveillés, exploités ? Vivants ou morts ? L'œuvre ouvre sur tous les possibles.
Délimités par de fins poteaux métalliques, ces parcages semblent ceinturés de grillages plus mortels que s'ils étaient réels. Là point de liberté ; il y a du militaire dans cette enceinte ; de la dictature, de la torture, de la mort qui rôde. Et puis cette rythmique sourde, lourde -lancinants battements cardiaques stressés-, qui accompagne la marche à chaque détour.

Mémoire et hommage aux victimes des drames, des pestes, des génocides, des camps, de l'histoire de l'humanité ? Tentative d'exorciser le devenir ? d'espérer un autre avenir pour l'homme ? La Shoah est là, présente, avec une intensité insoutenable ; les morts des fosses communes, avec un numéro pour seule identité, et puis l'entassement des vêtements-objets rappelant les images de la fin de toute dignité des sujets.

Au-delà des tragédies de l'humanité, on est au cœur de la destinée de l'homme : Dieu ou les dieux ? le hasard ? la nature ? La vie simplement. Dans une aile du palais, la machine se fait démiurge et, au gré de ses manipulations, saisit, attrape, choisit peut-être, relâche, ignore, écrase, enterre les corps, les âmes à jamais. A moins qu'elle les élève, qu'elle les magnifie ?



Élection ? sélection ? discriminations ? jugement dernier ? juste ou injuste ? Chacun projette ses propres représentations et ses convictions qui façonnent les espérances comme les désespoirs.

Le spectateur est immergé dans l'œuvre de Boltanski ; pas moyen d'y échapper. Il est à la fois l'artiste qui dénonce les drames de l'humanité et la victime semblable à toutes celles qui sont représentées par leurs seuls manteaux plaqués au sol.

Toute lecture est bonne, toute interprétation plausible. Quelques jours après le drame haïtien, où tant de personnes ont été ensevelies sous des monceaux de béton ou de tôle, impossible ici de ne pas être hanté par les images de ces corps alignés sous des linceuls de fortune. La réalité apporte une vérité bien cruelle à la métaphore artistique de Boltanski

"Ce désastre nous rappelle une fois de plus que la vie peut être d'une cruauté inimaginable. Douleur et perte sont bien souvent infligées sans justice ni pitié. Ce "hasard de l'instant" peut frapper chacun d'entre nous. Mais c'est aussi dans ces moments-là, lorsque nous sommes confrontés à notre propre fragilité, que nous redécouvrons notre humanité commune. Nous regardons dans les yeux d'un autre homme et nous nous y voyons nous-mêmes."(1)



(1) Barack Obama -discours après le séisme de Haïti - in "Newsweek" du
20.01.10 - traduction Gilles Berton.

mercredi 13 janvier 2010

Grouchy ? Non, Blücher. *

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Depuis cinquante ans l'histoire de la télévision, notamment des chaines publiques, est une incessante succession d'émissions de variétés qui ont cherché à distraire le public. Divertissements populaires, découvertes de musiques, de chanteurs, numéros d'artistes, parfois mêlés de discussions, d'échanges intelligents "sans prise de tête", de jeux, de fantaisies. Inutile d'en faire la liste, chacun a gardé en mémoire des images, depuis "La piste aux étoiles", jusqu'à "Taratata", en passant par "Champs Elysées" ou "La tête et les jambes".

Aujourd'hui, elles sont rares les émissions à la fois variées, construites, pensées en vue d'un pur plaisir. On n'échappe guère à la vulgarité ; vulgarité de propos, inélégances des mots ou des thèmes, vulgarité de la publicité permanente déguisée ou même proclamée sans vergogne. Et puis certains jeux quelle facilité ! Pas besoin de s'interroger sur la structuration de l'émission, le format est immédiat, permanent, confortable pour le spectateur passif qui est visé, ciblé diraient les communicants !

Facilité au fond mais -si possible- pour la bonne conscience. Apparence de culture et d'intelligence... "Questions pour un champion" installé depuis des années, demeure un bon coup pour une soirée de "prime time" ; il suffit d'inventer un thème : le meilleur des champions ou le "champion des Grandes Ecoles" ou tout autre "Qui veut gagner des millions ?"

Cette dernière émission fait le bonheur de bien des gens, sinon leur fortune. Quelle chance ! chacun peut espérer égaler ou dépasser le candidat qui vient de partir avec quelques dizaines de milliers d'euros ! Alors pour les grandes soirées, il suffit de garder le "concept" de l'organiser autour de l'amalgame "misère-souffrance-générosité-bonheur" et d'offrir des millions au bénéfice d'une organisation humanitaire ! En ce cas, ce sont des stars médiatiques qui, sous couvert de charité, viennent s'affronter, se montrer solidaires, généreux et, mine de rien, rappeler leur DVD ou leur prochaine tournée. Comme hier, du pain et des jeux ?

Mais où et comment situer la dramatisation du jeu-spectacle, pour que la tension monte dans le public et conduise au maximum d'intensité ? pour scotcher le spectateur à son écran et si possible racoler l'éventuel zappeur insatisfait des programmes concurrents ?
Il y a bien sûr le niveau de difficulté des questions, les hésitations sur les réponses, les rappels de stratégies plus ou moins bien avisés de l'animateur, l'incertitude du montant atteint mais quoi donc encore ? Eh bien, comme jadis pour les étoiles de Roger Lanzac, lorsque les acrobates du cirque s'envolent en l'air, s'accrochent, se lâchent, se rattrapent du bout des doigts, les tambours roulent, grondent, la musique enfle, inquiète, angoisse et soudain un grand coup de cymbales ferme le ban pour marquer la réussite du numéro. Et les artistes désormais soulagés sourient à qui mieux mieux !

Ces roulements d'angoisse sont le fin du fin de l'incertitude et du drame : plus l'enjeu financier est élevé, plus le roulement est grave, inquiétant et long. Interminable même, que les deux candidats se demandent si les mouches ont 4 ou 6 pattes, ou qu'il s'agisse de savoir si, dans "la Critique de la Raison pure" d'Emmanuel Kant, les jugements synthétiques sont "a priori" ou "empiriques" ...

Merveille de la variété-télé !

La soirée du premier janvier 2010** était de ce tonneau, inquiétante au possible au gré des tambours, puisque le fric était au bout des roulements. Quel bonheur pour l'anniversaire de la télévision rêvée par notre "cher" Président !

Soudain, surprise ! Fatigue ? Erreur ? Assoupissement compréhensible dû à la soirée de réveillon précédente ? ... je ne reconnaissais plus J.P. Foucault. Avait-il eu un malaise ? avait-il fallu le remplacer en urgence ? Peut-être avais-je manqué un épisode. Les questions n'étaient plus tout à fait les mêmes ; plus de carrés magiques, mais quatre mots à retrouver au milieu d'une chanson, parfois 6 ou 8. Ce devait être la seconde partie de l'émission. Les mêmes spectateurs décors semblaient changés ; le rappel récurrent des possibles gains opérait le même charme, l'animateur suggérait de faire appel à l'un des trois jokers. Les chanteurs et artistes s'efforçaient toujours de bien répondre tandis que les associations humanitaires se frottaient les mains à chaque réussite. Le suspens s'intensifiait de minute en minute, bientôt l'on atteindrait le million d'euros.

Pas de doute, c'est bien la suite de l'émission avec toujours le même drame : les roulements de tambours, longs, de plus en plus longs au gré de la difficulté. Mieux même : le sublime consistait à découper le résultat en morceaux : deux mots ? les tambours ronflaient. Ouaiss ! Un autre mot ? les tambours plus angoissants encore... Enfin la cymbale libératrice permettant au candidat de taper, rageur, dans la main de ... mais ouaiss !!! ce n'était plus Foucault, c'était Nagui ... MERDE !... j'avais zappé sans m'en rendre compte !

C'est alors que je retournais sur TF1. On était là au comble de l'incertitude entre deux expressions. Les tambours roulaient interminables, les mains se serraient ; les doigts se crispaient ; j'attendis un peu ... Infernal !
N'en pouvant plus de ce suspens bidon, je re-zappe sur FR2. Déjà Nagui était figé de peur, la candidate ne disait mot, autour de lui les cœurs battaient au rythme des ... tambours qui scandaient l'insupportable angoisse ; les mêmes artifices, la même trivialité... Désespérant !

Le "mieux-disant-culturel", naguère cher à M. Léotard, sévissait sur toutes les chaines. Avec ou sans publicité, la télévision vend toujours du temps de cerveau disponible***. Je pouvais m'en aller coucher, apaisé, réconforté et serein à jamais.
Mais pour 2010, faisons le vœu d'oublier ces bien étranges lucarnes.

Zarafouchtra

* Ces mots renvoient au poème de V. Hugo, "L'expiation" (Les Châtiments).
Au 3ème jour de la bataille de Waterloo, le 18 juin 1815, Napoléon espérait recevoir le renfort de Grouchy. En réalité, c'est le
général Blücher à la tête des troupes prussiennes qui arriva le premier !
"Le soir tombait ; la lutte était ardente et noire.
Il avait l'offensive et presque la victoire [...]
"Soudain, joyeux, il dit : "Grouchy !" - C'était Blücher"
L'espoir changea de camp, le combat changea d'âme,
La mêlée en hurlant grandit comme une flamme".
Et le sort de la bataille bascula.

** Cf. Télérama 3127-3128 du 16 décembre 2009 -page 254- : sur les deux cases en vis à vis (20h45 pour TF1 et 20h35 pour FR2) c'est un même commentaire copier-coller : "En l'honneur de l'an neuf, nos vedettes nationales vont se démener pour faire gagner de l'argent à des associations méritantes" ...

*** Selon la sinistre expression de M. Le Lay, alors resposnable de TF1.