mercredi 20 août 2008

Trésors de Bourgogne


Au gré de nos pérégrinations estivales, encore une fois nous avons parcouru la Bourgogne du sud, pour une plongée dans l'histoire d'Autun, cette ville fortifiée dont le nom originel célèbre l'Auguste empereur du 1er s. avant J.C.
Chronologie oblige, histoire gallo-romaine d'abord : dans un cadre de verdure apaisant et accueillant, demeurent encore les vestiges du prestigieux théâtre antique aux 20 000 places, le plus grand espace de jeux construit par les romains en Gaule ! Aujourd'hui encore il peut contenir 12 000 spectateurs pour des spectacles qui, en été, font revivre les valeureux combats des Eduens révoltés.
Histoire romane ensuite, qu'illustre majestueusement la cathédrale Saint-Lazare, enjeu de rivalité avec Vézelay pour l'évêque d'alors. Mais de roman, il ne reste essentiellement que le tympan du portail central : ciselé en 1135, il témoigne du talent et de la foi de son auteur, notamment de la vitalité des pierres, de la finesse des attitudes, du plissé des vêtements de tous ces personnages aux yeux rivés sur la mandorle du Christ en gloire.

Puis c'est au musée Rollin que nous avons retrouvé l'ensemble des trésors conservés ; avec un petit faible cependant pour cette merveilleuse sculpture représentant la Tentation d'Eve, à la sensualité naturelle.

Mais à quelques dizaines de mètres, plus bas dans la rue, un bonheur de sculptures bien contemporaines celles-ci. La petite boutique de Marie-Noëlle Grange nous ouvre ses portes et son charme. Quelques moments sympathiques d'échange pour apprécier justement les gracieuses femmes de l'artiste : "les copines", "les insouciantes" et toutes les autres avec leurs rondeurs, leur finesse ; que de grâce dans l'art de la mise en scène !

A l'avance on se faisait un plaisir de traverser le parc naturel du Morvan. Hélas la fraicheur du temps et l'absence de lumière sous les branches nous ont conduit à aller voir plus loin. On est arrivés, non par hasard mais sans clair dessein, à Chateau-Chinon visiter le Musée du septennat ; musée créé pour rassembler les cadeaux offerts au Président Mitterrand lors de rencontres d'états ou de sommets diplomatiques. Ce fut une vraie surprise par le nombre et la qualité des œuvres exposées -ce que le citoyen de base n'imagine pas spontanément !-. Sans oublier l'intérêt architectural des espaces mis en jeu pour les salles exposant les cadeaux du second septennat.
Sans la polémique autour des diamants de Bokassa remis au président Giscard d'Estaing, ce musée aurait-il vu le jour ? En tout cas, n'est-ce pas normal de remettre à la disposition des français ce qui fut offert au premier d'entre eux dans l'exercice de ses mandats ? François Mitterrand le pensait ainsi ; il l'écrit même, sans oublier au passage de nous gratifier d'un subjectif imparfait, certes suranné mais si voluptueux.

Zarafouchtra

samedi 16 août 2008

Duels de charme

Les jeux olympiques nous ramènent aux temps anciens, au temps où les combats à l'épée réglaient les différends sur le pré, pour laver un honneur ou effacer un affront. Richelieu en interdit l'usage, "au nom du principe de précaution" dirait-on aujourd'hui : bien trop de jeunes nobles y perdaient la vie ou leur intégrité physique ! Il ne nous reste plus que les duels sportifs pour symboliquement braver l'interdit, défier l'adversaire, au seul risque de gagner ou de perdre une médaille. Le "socialement correct" a écarté de nos vies la violence, la vengeance immédiate. Seuls les Laura Flessel, Fabrice Jeannet (1) et quelques uns de leurs coéquipiers ont le droit de se donner en spectacle dans des duels ritualisés.

Est-ce si sûr ? Les créations artistiques conservent encore ce droit à l'exutoire des passions, pour nous purger par catharsis de nos pulsions et désirs violents. Le cinéma en particulier m'incite à ce rapprochement. Est-ce légitime ? Qu'importe, il est spontané.

J'ai eu soudain en mémoire deux films -l'un récent, l'autre vu il y a quelques mois- qui nous placent au coeur de conflits quotidiens ; certes sous des formes diverses selon les séquences (ignorance, affrontement physique ou verbal, mépris, oubli, fascination, etc.) mais qui conduisent à d'analogues confrontations de personnages. Duos d'actrices en fait, duels de charme évidemment.

D'abord, le film de Philippe Claudel, tiré de son roman "Il y a longtemps que je t'aime" qui met face à face deux femmes, deux sœurs Juliette et Léa, que le destin a éloignées pendant des années. Qu'ont-elles à se dire ? Rien : trop de secrets, trop de ressentiment les sépare. Leur rapprochement inopiné les conduit à se méprendre, s'affronter, avant de s'apprivoiser, se dévoiler, se comprendre et même s'aimer. En garde ! attaques, parades, rispostes, jusqu'à l'accolade finale : toute la panoplie du combat est là, parfois vif, parfois moucheté. Et les actrices sont de fines lames, sous le regard de l'entourage, mari et enfants, jouant les comparses, les admirateurs ou les spectateurs. Christin Scott Thomas et Elsa Zylberstein, les héroïnes, s'affrontent dans la rudesse des souvenirs, puis se retrouvent dans la vérité des sentiments. Délicatesse, présence discrète et émouvante, humanité, tout pour conduire à des retrouvailles inespérées après l'assaut final. Du grand art.

Et puis hier, "L'empreinte de l'ange", le film de Saffy Nebbou, vu un peu par hasard, au bénéfice d'un jour de quinze-août à la météo médiocre. Même configuration : la famille, les enfants, les soucis -divorce, déménagement- bref la vie qui permet des rencontres inattendues. Un regard d'enfant d'abord, une intuition, puis une recherche patiente et c'est bien vite une rencontre surprise entre deux mères. Par enfants interposés, le duo prend forme. Pressentiment ? inquiétude ? angoisse ? névrose ? folie même ? la confrontation s'installe ; l'une dégaine, dans sa quête de vérité, l'autre embroche, par souci de protection. Elsa fantasme, Claire imagine le pire. Le duo devient duel avec une agressivité montant de part et d'autre jusqu'au "face à face animal", selon les mots du synopsis, conduisant au paroxysme. Ici l'intime conviction devient certitude, là le secret s'expulse inévitablement en aveu libérateur. Les enfants en connaîtront inévitablement les conséquences, mais les duellistes sauront se reconnaître mutuellement. Catherine Frot et Sandrine Bonnaire, magnifiques, sont ces combattantes douces et farouches, fines et frustes, belles et inquiétantes, selon les assauts. Mères aimantes et mères cruelles à la fois, qui jouent l'engagement jusqu'à l'estocade finale.

Et nous spectateurs qui avons aussi donné l'assaut par actrices interposées, parfois dans un camp, parfois dans l'autre, avons besoin de reprendre souffle après la mêlée. La réalité peut reprendre ses droits devant la fiction, mais nous n'en sortons pas indemmes. Dans les deux manches de ce combat, les motifs et les motivations s'enracinent au plus profond du vécu des êtres, dans la chair de la chair, dans le fond de la mémoire, à la frontière du conscient et de l'inconscient. Nous, nous sommes touchés au coeur. Et pas même une médaille pour consolation..., il faudra du temps pour cicatriser la douleur de l'émotion.
Zarafouchtra

(1) Laura Flessel et Fabrice Jeannet : célèbres escrimeurs de l'équipe olympique française.

vendredi 15 août 2008

Un (grand) homme peut en cacher un (petit) autre

Trop vite une actualité chasse l'autre... Retour arrière sur Alexandre le Grand, lauréat du prix Nobel de littérature.

Il était de la lignée des chênes que l'on n'abat pas ! ni par le Goulag, ni par l'exil, ni par le dénigrement. Sauvé par l'écriture et les manuscrits secrètement conservés, maintenu en résistance par un élan irrépressible de justice et de vérité, soutenu par la reconnaissance littéraire, déraciné puis replanté au cœur de son jardin russe après 1989, Alexandre Soljénitsyne vient seulement de céder devant l'âge et la maladie.

Bien des hommages lui ont été rendus ; hommage à l'homme courageux comme à l'immense écrivain digne des Tolstoï ou Dostoïevski. Hommage à ce héraut dont le cri, lancé contre la perversion de l'idée de communisme et sa dégradation en système totalitaire, a été enfin entendu, jusqu'au point où les murs, érigés entre les états et entre les hommes, se sont effondrés. Certes, d'autres avant lui surent dénoncer cette faille radicale et éclairer quelques esprits lucides (1) ; lui fut largement entendu, grâce sans doute à la puissance de son talent littéraire. Dès 1962, la parution de son petit chef d'œuvre qu'est "Une journée d'Ivan Denissovich" (Folio) avait tout révélé ; certains esprits furent ébranlés, mais la fiction romanesque de l'ouvrage avait pu laisser croire à d'autres que la réalité n'était pas celle-là. "L'archipel du Goulag" -publié entre 1973 et 1976 selon les éditions et les traductions-, a enfin dessillé les yeux de ceux qui rêvaient encore du grand soir. Désormais l'empire soviétique s'est écroulé et Pékin s'est accommodé de l'élan libéral sans renoncer pour autant à l'autocratie répressive. Hormis dans quelques états en résistance aveugle, l'idéal du 20e siècle n'est plus qu'une illusion passée (2)

Dans ce concert d'analyses notant le rôle irremplaçable de Soljénitsyne, une petite musique de sottise s'est fait entendre. Celle d'un sénateur français, plutôt coutumier du fait, l'inénarrable Jean-Luc MELANCHON (3) ! Prendre de la distance, refuser les regards béats, voilà qui est sain ; ne pas bêler avec les autres moutons est signe de lucidité. Mais nier le talent littéraire de Soljénitsyne pour avoir retrouvé son âme russe, le mépriser pour quelques jugements de vieil homme sur les mœurs ou pour les mode de vie, c'est prendre l'accessoire pour l'essentiel, c'est mêler les faits avec la mythologie, confondre la dénonciation salutaire de la dictature léniniste avec quelques appréciations douteuses voire réactionnaires. Au regard du progrès de l'histoire qu'il a permis, que peuvent bien valoir les critiques portées à l'encontre de ce géant -fussent-elles légitimes- ? Hélas, notre politicien de "gauche" croit toujours que le réel de l'humanité pourrait coïncider avec son rêve, tandis que le souffle du socialisme utopique n'a jamais su produire qu'un irrespirable socialisme réel .

Cette attitude témoigne qu'en dépit des Soljénitsyne, Sakharov et autres "dissidents", il demeure en 2008 des aveuglements purement idéologiques. A sa manière "notre" sénateur reproduit 35 ans plus tard l'analyse des Marchais ou Kanapa (PCF) prétendant que l'écrivain russe n'est que l'instrument de l'ennemi de classe (4). Ne lisait-on pas dans l'Humanité du 31.12.1973 que l'affaire Soljénitsyne relève d'"une vaste campagne antisoviétique dont l'objectif est invariable : faire oublier la crise en France et mentir sur la réalité des pays socialistes" ?

L'histoire bégaie ? Peut-être... En tout cas elle exige une autre perspective et ce n'est pas avec de tels politiciens que les partis progressistes d'aujourd'hui pourront recréer de l'espoir. La relecture des ouvrages majeurs de ce grand Alexandre continuera à nous convaincre que le destin de l'homme est de construire la paix dans la justice et la liberté, fût-ce une gageure absolue. Sous prétexte de reconnaissance de la différence, il ne faudrait pas confondre les grands et les petits. Dans la forêt des bâtisseurs qui travaillaient à un devenir meilleur, un grand Homme en cachait un petit ; Alexandre versus Jean-Luc. Il serait dommageable pour l'humanité que l'on inversât les rôles ou les pensées et que l'on prît celui-ci pour celui-là.

Zarafouchtra

Pour Jean Daniel, nulle confusion dans l'analyse, dès 1974 ! Dans son éditorial récent (5), il renvoie à ses écrits d'alors : "Ceux qui approuvent la mesure [de bannissement] dont Soljénitsyne a été victime, ceux qui s'y résignent, tous ces hommes ne sont pas des nôtres. (...) Ils ne veulent pas ce que nous voulons et, finalement, s'ils nous traitent en ennemis, ils ont raison". Et pan sur le bec, comme dit le Canard !

(1) Avant même le rapport Khrouchtchev sur la déstalinisation, bien des communistes ou compagnons de route avaient fait l'analyse du "socialisme réel" et s'étaient éloignés du P.C.F. - J.P. Sartre et quelques autres n'en étaient pas.
(2) François Furet :"Le passé d'une illusion - essai sur l'idée communiste au 20e s." - 1995 R. Laffont
(3) Déclaration de Jean-Luc Mélanchon
à Canal +, le 5.08.08, après le décès de Soljénitsyne, prétendant les hommages surfaits et affirmant que l'écrivain russe était un "homme de droite ... gavé d'honneurs ... homophobe ... limite antisémite".
(4) Se reporter à Philippe Robrieux "L'histoire intérieure du parti communiste français (1972-1982)" - Fayard - 1982
(5)
Le Nouvel Observateur - n°2283 du 7 au 13 août 2008

mardi 12 août 2008

Quand l'art s'invite à votre porte

La Saône et Loire est un département aux multiples facettes. On pourrait citer tant de lieux ou d'activités qui le mettent en valeur ! Sans vouloir être exhaustifs, évoquons la célèbre race bovine charolaise ; les fins vignobles de Bourgogne du Sud avec ses Givry, Mercurey ou Montagny ; les sites illustres de Cluny, Autun, Paray-le-Monial ; les quelques 80 églises romanes qui le parsèment en Brionnais-Charolais ; Solutré et ses vestiges archéologiques, sans oublier les traces historiques que les Gaulois de Vercingétorix ont su léguer.
Que de splendeurs en un espace, somme toute, restreint que l'on peut parcourir à loisir sur des voies vertes ou véloroutes !
Mais l'histoire ne suffit pas à ce département que l'on imagine essentiellement agricole. Au gré de nos découvertes, à deux pas de chez nous, nous avons ressenti, cet été, quelques bonheurs simples et profonds .

D'abord la rencontre de quelques jeunes artistes, talentueux, formés à l'école de mosaïque du Frioul (Italie), qui exposent leurs œuvres à Paray le Monial. Devenue habituelle depuis plus de 10 ans, la manifestation 2008 s'intitule "M comme Mosaïque". Tous les artistes sont de jeunes mosaïstes européens de moins de 40 ans et la présentation de leurs oeuvres est passionnante, autorisant une agréable promenade artistique au coeur d'une ville où la céramique et la mosaïque sont des activités traditionnelles.
Plaisir de la création ouverte sous nos yeux. Mosaïque d'aujourd'hui et évocation des mosaïques de toujours. Œuvres personnelles ? Certes mais pas seulement : puisque les artistes invités réalisent aussi une mosaïque collective, apportant chacun -et pour une fois c'est le mot juste- leurs petites pierres à l'œuvre commune qu'ils laisseront à la Ville, en témoignage artistique de leur passage en Bourgogne.

Référence : Expositions de mosaïques à Paray-le-Monial

Mais le plus grand moment de notre après-midi d'été c'est la rencontre, dans la Tour Saint Nicolas, avec les œuvres d'une artiste italienne de 94 ans, Ines Morigi Berti, qui présente des mosaïques personnelles reproduisant des peintures de Joan Miro. Membre du fameux "Groupe des mosaïstes de Ravenne" elle a pendant 40 ans contribué à raviver l'intérêt du public pour l'art de la mosaïque monumentale. Loin d'être pillées, les œuvres de Miro sont comme recréées : la précision du trait, la rigueur des formes, le rendu des couleurs, le choix des matériaux et des textures de l'artiste magnifient l'art de Miro. Une artiste rare. Peut-être la plus jeune de tous les exposants !

C'est ce qu'évoque le site de la ville de Paray le Monial : cette artiste a mis "tout au long de sa carrière, son prodigieux savoir-faire au service de projets conçus par d'autres (...). Elle vient notamment de composer une série d'après Joan Miro où l'atmosphère poétique et spirituelle est parfaitement respectée : hommage touchant rendu par une professionnelle presque centenaire à un immense créateur du 20ème siècle. C'est le propos de cette exposition inédite, accompagnée d'un catalogue qui en souligne la qualité."

Et puis quelques jours plus tard, un peu plus au Sud, balade à Marcigny ! Dans ce gros bourg rural aux célèbres marchés du lundi, c'est l'art qui s'invite désormais comme fleuron estival. La 4e Biennale d'art contemporain nous a enthousiasmés. En quelques lieux particulièrement choisis (ancien local industriel, parc de ville, maison historique, etc.) 400 œuvres diverses, crées par 60 artistes, sont offertes aux promeneurs. Invités par une amie à cette découverte et guidée par ses commentaires éclairés, nous avons eu le plaisir de la rencontre : peintures, sculptures, gravures ; bois, métal, tissus, verres, etc... un foisonnement d'art passionnant ; tout n'est pas exceptionnel, mais tout vaut la peine d'être vu, détaillé, réfléchi. Car chaque œuvre cherche à faire sens.

C'est déjà l'essentiel. Néanmoins, quand je me remémore la définition de la beauté d'Emmanuel Kant : "le beau est ce qui plaît absolument, sans concept", je doute que toutes ces œuvres relèvent de la même catégorie ... Mais l'art depuis un siècle nous a habitués à la surprise. Nous ne voyons pas aisément la force que l'avenir accordera à certaines créations. Il m'arrive de souhaiter être
transporté dans le temps -quand l'histoire elle-même aura fait son œuvre et jeté dans l'oubli relatif ou définitif ce qui parfois nous comble d'aise aujourd'hui-, afin d'apprécier de façon plus sûre les peintures ou autres sculptures que le monde contemporain vénère ou ignore. Contrairement à ce que prétend le langage courant, elles sont bien rares les choses géniales ! Hélas, il n'existe même pas ce génie, capable de me faire traverser le temps ...


Est-il encore besoin de partir très loin en vacances, quand l'art s'invite à votre porte, pour des balades dans l'imaginaire ?
Zarafouchtra

Photos ci-dessus : 1. "M comme Mosaïque" (www.mosaique-paray.com ) - 2. Mosaïque de I. Motigi Berti, d'après J.Miro - 3. Photo-montage personnel d'après des oeuvres de la "Biennale 2008" de Marcigny (71).
Référence : Association "Regard sur l'art".
Détails de la photo montage :
* En haut-gauche : Jhemp Bastin - sculpture sur bois - travail à la tronçonneuse, bois naturel et bois brûlé.
* En haut-droite : Zevno Arcan - série à partir d'une peinture de lutteurs au sol, replacés à la verticale.
* En bas-gauche : Frédéric Rabasté - "Pénétration trop violente" (42x26x52 cm) - travail sur pierres.
* En bas-droite : Michel Urban - "Cathédrale" (32x32x95 cm) - acier inoxydable.

vendredi 8 août 2008

Le silence des anneaux ! Fiction ?

La veille de la cérémonie d'ouverture des Jeux Olympiques de Pékin, j'ai fait un rêve. Cauchemar ou prémonition ? Sottise ou vraisemblance ? A chacun de s'en faire juge.

La scène se passe dans la grande salle de réception du palais présidentiel de Pékin.
Le président Hu Jintao règle les derniers préparatifs de la cérémonie d'ouverture des J.O. Il porte sur ses épaules toute la fierté du plus grand pays du monde qui sera bientôt - et pour une quinzaine de jours- le point central de tous les regards. Cette nation souvent vilipendée, critiquée lors du passage de la flamme olympique, notamment dans quelques états libéraux de la vieille Europe, entend bien faire la démonstration de ses progrès économiques, sociaux, de sa démocratie, et notamment du respect effectif des droits fondamentaux dans son pays.
M. Hu Jintao vient déjà de rencontrer de nombreux chefs d'état, venus représenter leur pays à cette grand-messe de l'olympisme. Salutations, rencontres, diplomatie au plus haut niveau, dont se félicite le grand maître de la Chine, comme autant de récompenses pour les efforts accomplis et pour une plus grande reconnaissance de son poids dans la politique du monde. Avec une Chine ainsi célébrée, on n'est plus dans un monde d'affrontement Est-Ouest ou Nord-Sud ; on est déjà dans un monde multipolaire où ce nouveau leadership ne pourra plus être ignoré.
Pressé d'en finir avec ces formalités d'avant J.O., le Président chinois reçoit enfin -the last, but not the least ?- le président de la République française, M. Sarkozy, qui depuis des mois, non seulement avait laissé planer le doute sur sa présence, mais avait annoncé publiquement qu'il défendrait devant les autorités chinoises les droits de l'homme ; ceux des journalistes emprisonnés, des étudiants arrêtés, des manifestants interdits, des tibétains soumis et de bien d'autres encore tels les internautes empêchés de surfer à leur guise.
Après moultes courbettes et saluts réciproques [le président Sarkozy avait particulièrement étudié le protocole chinois, afin d'être le plus respectueux du raffinement de politesse apprécié en Chine, évitant notamment les bonnes tapes dans le dos dont il est coutumier], le président Hu Jintao prend la parole :

" - Soyez le bienvenu M. le Président de France ; la Chine est très honorée de votre présence, dont elle n'a d'ailleurs jamais douté...
- Je vous remercie de votre accueil si chaleureux. Mais vous recevez en ma personne le représentant des 27 états de l'Union Européenne dont je préside la destinée actuellement. J'en profite pour vous demander de bien vouloir excuser l'absence de Mme Merkel qui savait depuis 3 mois qu'elle serait souffrante aujourd'hui, ainsi que celle de M. Brown, qui devait ce matin conduire ses enfants à l'école
. Quant à ma Carlita chérie, elle n'a pu s'affranchir d'un rendez-vous dans un temple bouddhiste nouvellement inauguré en France. Pour ma part, dois-je vous dire que j'avais laissé longtemps planer le doute sur ma présence, juste pour me donner un peu de distance avec mes opposants habituels ? J'imagine que vous savez ce qu'il en est ...
- Bien sûr, bien sûr. Cependant, j'ai réellement craint pour la santé de vos entreprises, commerces et autres sociétés florissantes
françaises installées sur notre territoire ; en dépit de nos efforts, la conjoncture ne leur a pas été très ... favorable ce printemps ! c'est donc avec satisfaction que je constate que la France est toujours le pays de Descartes où la raison de l'essentiel l'emporte sur le risque de l'accessoire. N'est-ce pas ? dit-il dans un sourire non dissimulé
- Certes, entre gens raisonnables ... Néanmoins, M. le Président, je me suis engagé devant le très célèbre député européen des verts, M. Cohn Bendit, à discrètement vous transmettre ...
- Bien sûr, bien sûr. Comme je vous comprends,
reprend son interlocuteur. Les engagements sont les engagements, et il ne faut surtout pas y déroger. Voyez-vous, la Chine elle-même s'est engagée depuis l'an 2001 auprès du C.I.O. à respecter bien des choses. Notre bonne foi est totale, mais la liste en est si longue, que -une fois les J.O. terminés- nous aurons enfin le temps d'y travailler sérieusement. Les infrastructures sportives, les rénovations de quartiers entiers, les déplacements de populations, etc, etc, tout cela fut si lourd à gérer démocratiquement que nous n'avons pu faire face. Mais l'espoir est la philosophie du citoyen chinois, n'est-ce pas ?
- M. le Président, j'ai donc l'honneur de vous présenter -puis se tournant vers son secrétaire particulier : "M. Guéant, donnez-moi la liste de .... Comment vous l'avez oubliée dans l'avion ? Et pourtant, y a quelqu'un qui m'a dit que vous l'aviez encore" dit-il en chantonnant amèrement. S'il n'eût craint d'offusquer son interlocuteur, il en aurait ri jaune !
"- Ne vous inquiétez pas pour si peu, dit le président chinois. D'ailleurs, nous n'avons plus le temps de nous attarder à ces menus détails... La planète entière est déjà devant sa télévision ; elle nous attend pour la cérémonie."
Tout encore confus de ne pas avoir pu remplir sa mission, le président Sarkozy s'efforce de réprimander fermement, mais dignement ses collaborateurs. Tous des incapables ! Et avant même qu'il n'ait pu reprendre ses esprits, M. Hu Jinto s'approche à nouveau :
"- Tout cela est sans importance. J'allais moi-même oublier de vous transmettre la grande indignation de tout le peuple chinois devant l'interdiction faite à la manifestation des associations qui soutiennent les droits essentiels de vos immigrés ! Laissez ces pauvres gens "sans papiers" ? vous n'y pensez pas ! La France est-elle digne de son histoire en refusant cet exercice élémentaire du droit d'expression ? A votre place -mais je sais combien les opinions évoluent selon les cultures et les latitudes !- je lèverais aussitôt cet interdit qui ternira inévitablement votre image quand tout à l'heure les yeux du monde entier se poseront sur vous. J'ai tenu en effet à ce que vous soyez placé à mes côtés pour le plus grande gloire de la Chine nouvelle ... !
- Mais vous savez bien M. le Président ; ce n'est pas moi qui ai pris cette grave décision ; c'est Brice Hortefeux. Quand je vous dis : tous des incapables ! N'ayez crainte des ordres seront prochainement donnés pour mettre fin à cette grossière et sotte erreur."
Sur ces mots, les présidents s'éloignent l'un de l'autre, rejoignant leurs états-majors respectifs, juste avant d'aller inaugurer l'olympiade dans le célèbre "nid d'oiseaux". Et M. Sarkozy de téléphoner aussitôt à Dany le Rouge : "Ça y est, j'ai tout dit, les opposants, les journalistes, tout... Qu'est-ce qu'il a répondu ? Comme le titre de Libération de cette semaine, juste "le silence des anneaux". Puis de s'enfoncer dans un énorme éclat de rire.
C'est alors que je me suis réveillé ! Il était presque l'heure d'allumer la télé pour la retransmission. Place désormais au grand show de propagande, surveillé et formaté. "Quand la Chine s'éveillera..." : pour une fois Alain Peyrefitte avait raison.
Zarafouchtra

Le titre est tiré de la "Une" de Libération et de France-Soir du 31 juillet 2008.

vendredi 1 août 2008

A qui le Tour ? de Roland Barthes à Michel Serres ...

Le Tour de France cycliste vient de se terminer. Les héros sont fatigués, les pros après 3600 km de vélo, tout comme "les accros" après des heures passées devant les retransmissions TV. J'ai suivi quelques étapes, celles des Alpes notamment, après intérêt, mais sans passion. Sans la passion qui m'habitait lorsque Anquetil, Merxck, Hinault ou Indurain même, alignaient les performances et les victoires épiques. Leurs successeurs ne sont plus vêtus des mêmes atours qui faisaient nécessairement rêver. La suspicion est passée par là, le poison s'est immiscé dans les interstices de l'ambiguïté. Celle dont parlait déjà avec tant de finesse Roland Barthes dans ses célèbres "Mythologies" (Editions du Seuil - 1956) et en qui résidait "la signification essentielle du Tour" : "le mélange savant de deux alibis, l'alibi idéaliste et l'alibi réaliste, permet à la légende de recouvrir d'un voile à la fois honorable et excitant les déterminismes économiques de notre grande épopée."
Cinquante deux ans plus tard, les mêmes déterminismes sont là, plus prégnants que jamais : sponsors, résultats, publicité, efficacité, rentabilité, tout est bon pour valoriser l'image ; le vélo n'est qu'un vecteur parmi d'autres pour attirer l'attention, faire connaître et reconnaître les marques, augmenter les profits par l'audience légendaire. Car la légende du Tour qui transcende le temps et les générations, nourrit aujourd'hui la rentabilité des supports commerciaux, autant que l'engagement de ceux-là entretient la poursuite de l'aventure auprès des foules qui se pressent en haut des cols ou aux lignes d'arrivée.
Mais la "pression", l'obligation de résultats sportifs est de plus en plus forte afin de produire de plus grands résultats d'image, de profits. Comment ne pas imaginer dans un tel ordre de contraintes qu'il n'y ait pas au moins la tentation du dopage ? Déjà R. Barthes parlait du dopage comme une "affreuse parodie" : "doper le coureur est aussi criminel, aussi sacrilège que de vouloir imiter Dieu ; c'est voler à Dieu le privilège de l'étincelle." Parodie, tromperie, dans laquelle le coureur s'enfonce, voulant écrire par d'autres moyens que les siens propres, les pages de l'épopée. Découvert, il n'est plus ce titan capable de tutoyer les dieux, il est "ce pelé, ce galeux" honni et banni de l'épreuve, oublié de la mémoire, ignoré de la légende. Portant désormais sur lui, toute l'opprobre que la bonne conscience de la foule et des suiveurs lui déverse dessus, alors qu'elle venait de célébrer ses mérites, ses exploits prétendant que seuls son courage, sa ténacité et l'envie de victoire avaient su construire !
Plus insidieusement, d'autres épisodes ont démontré que le dopage n'était pas seulement la faiblesse ou l'inconscience individuelle du petit qui se voulait géant. Il était aussi parfois le résultat d'une organisation structurée, pensée, programmée avec l'appui d'équipes de techniciens, de scientifiques voire de médecins ! Désormais les principes de santé sportive ont été clarifiés. Des organisations chargées de lutter contre cette tendance au dopage ont vu le jour. Elles ont accru leur efficacité, mais c'est l'ambiguïté intrinsèque à ce sport, à tous les sports désormais, qui induit ces comportements déloyaux. Ceux qui utilisent les substances ou les techniques interdites se font prendre et punir sévèrement, mais il suffit d'avoir une étape, une technique d'avance, dans ce grand jeu "des gendarmes et des voleurs" pour obtenir la gloire sans le déshonneur, le fric sans le chômage. Cette année encore, l'italien Ricco passa de l'admiration sans borne à la raillerie la plus vive pour avoir tiré parti du "jump" de l'E.P.O. tout en niant l'usage de produits interdits. Enfin convaincu de fausse déclaration, il a tout avoué... Mais le vélo est un sport si difficile et exigeant que l'on peut comprendre, sinon absoudre ni justifier.
La lutte engagée pour un "Tour propre" comme pour un sport propre est indispensable ; tout doit être mis en œuvre pour que l'égalité dans la course aux médailles, aux records ou aux bouquets soit respectéee. Mais sans illusion. L'âge de l'innocence et de l'admiration sans borne est passée ; le sport est aujourd'hui trop sous la contrainte pour laisser croire en sa pureté originelle.
Pureté ? voilà bien un concept-limite qui n'a guère de sens. Ou bien il faut lui accorder celui que Michel Serres propose dans son dernier ouvrage "Le Mal propre" (Editions Le Pommier - 2008).

En substance dit-il, le propre, c'est le sale. L'homme salit, pollue pour s'approprier. Comme les animaux qui marquent leur territoire de leurs déjections, l'homme -notamment dans le monde de la surconsommation- s'approprie les territoires en les bornant de toutes sortes, y compris par les décharges qu'il installe à la périphérie de son espace vital ! Et de toutes ces stratégies d'appropriation, M. Serres nous suggère de nous délivrer, car elles conduisent toutes au conflit, à la guerre, à la pollution, à l'inégalité.
Alors quid d'un Tour propre ? Un Tour tel que nous le connaissons, celui que les sponsors, les marques, les financiers se sont appropriés et qui l'ont soumis à leurs désirs et profits ? Un Tour que les foules voudraient s'approprier pour pouvoir rêver encore plus, plus fort, plus longtemps, quitte à supprimer les contrôles anti-dopage pour continuer à s'illusionner comme auparavant ? Un Tour dégagé du soupçon de toute performance extraordinaire, pour croire au progrès infini de l'humanité ?
Aujourd'hui je sais que le jouet de mes années d'enfance, d'adolescence et même parfois d'adulte, n'était qu' illusion, baliverne, coquecigrue ! Désabusé et suspicieux je suis et demeurerai, tout en restant admiratif du talent, du style, du geste approprié, des efforts accomplis. Même dopé Armstrong reste un superbe coureur et Pantani un rare grimpeur !
A travers mes souvenirs, ce que je conserve sans réserve, ce sont les récits que les Pierre Chany, Antoine Blondin et quelques autres ont écrits. Revisité par la littérature, le sport cycliste notamment change de nature ; il se fait légende, il dépasse l'histoire, il transforme les acteurs en demi-dieux et les lecteurs en complices éclairés. Là, il est préservé de tout produit vénéneux, il sent l'air pur des sommets métaphoriques ; il enivre l'esprit, sans l'ivresse du corps. Il se donne pour que chacun s'approprie cette mythologie. Et si vous êtes cyclosportif, cyclotouriste ou seulement pratiquant du dimanche, vous êtes en mesure de ressentir ses bienfaits jusqu'au bout de vos pédales.

Ces jours derniers, entre deux belles sorties cyclo, je suis passé des retransmissions du Tour aux pages célèbres des passionnés de vélo. Pas de doute : les exploits par les mots sont encore plus beaux que sur les vidéos ! La preuve indiscutable ? Lisez ou relisez "La légende des cycles", "Le Grand braquet" de Jean-Noël Blanc ou "Besoin de vélo" de Pierre Fournel.

Dans quelques jours les Jeux Olympiques de Pékin commencent. J'admirerai les gestes, les techniques, les combats des hommes et des femmes. Leurs succès ou leurs échecs seront les leurs, ils leurs seront propres. Ne les salissons pas avec nos désirs d'appropriation, de patriotisme ou de chauvinisme. Ce serait inévitablement refaire le geste fondateur de celui qui pollue l'espace pour s'en faire propriétaire ! "La propriété, c'est le vol" disait Proudhon, sans doute n'avait-il pas entièrement tort !
Zarafouchtra
(ci-dessus, dédicace personnalisée de Jean-Noël Blanc, pour son livre "La légende des cycles" - juin 2003)